USA. 2010. Réal.: Darren Aronofsky. Scén.: Mark Hayman, Andres Heinz et John McLaughlin. Int.: Natalie Portman (Nina Sayers), Vincent Cassel (Thomas Leroy), Mila Kunis (Lily), Barbara Hershey (Erica Sayers) et Winona Ryder (Beth MacIntyre). Mus.: Clint Mansell. Photo.: Matthew Libatique. Mont.: Andrew Weisblum. Déc.: David Stein. Cost.: Amy Westcott. Prod.: Scott Franklin, Mike Medavoy, Arnold W. Messer et Brian Oliver (Fox Searchlight). Dist.: Fox France. 108 min. Couleurs. Sorti le 9 février 2011.
Venise 2011 : prix Marcello Mastroianni (Mila Kunis).
Sujet : Jeune danseuse étoile, Nina Sayers ne rêve que d'une chose : jouer dans Le Lac des Cygnes. La chance lui sourit quand un metteur en scène français, Thomas Leroy, envisage de mettre en scène une nouvelle version de ce célèbre ballet. Il choisit Nina pour incarner le cygne blanc et le cygne noir mais la prévient que pour ce dernier, il lui faut trouver sa part de sauvagerie et de sensualité. Elle s'ouvre peu à peu à la sexualité mais tout devient en même temps plus étrange : elle commence à développer une grande jalousie envers sa partenaire Lily qui semble vouloir piquer son rôle, et son corps commence curieusement à muter...
Tourné dans la foulée de The Wrestler, fabuleux film sur le catch avec un Mickey Rourke rédempteur, ce Black Swan est un film étrange et terrifiant, qui ne trahit pas ses premières affiches dans un style très giallo. Mais Natalie Portman ne peut pas jouer dans un film d'horreur et l'oeuvre d'Aronofsky est aussitôt estampillée thriller psychologique à mesure que les nominations pour les Golden Globes et les Oscars pleuvent. Mais appelons un chat un chat : Black Swan est bel et bien un film d'horreur et pas des moindres puisqu'en plus de citer les grands noms du genre, il s'en montre tout à fait digne et s'impose comme l'un des films les plus furieusement virtuoses de cette année.
Avec Le Lac des Cygnes en fil rouge, on pouvait s'attendre à un film ample et baroque à la Suspiria, ce qu'il est de prime abord avec sa formidable scène d'ouverture onirique, puis sa clôture très stylisée. Mais la terreur qui intéresse Aronofsky se trouve à un autre niveau : elle est surtout mentale. Peu à peu, le célèbre ballet hante l'esprit de son héroïne et la densité psychologique du film rappelle autant Roman Polanski (en particulier Répulsion qui se rappelle à notre mémoire avec l'appartement exigu) que David Cronenberg (la lente métamorphose de Nina est aussi inquiétante que celle de Seth Brundle dans La Mouche). Cependant, Aronofsky ne se limite pas à enchaîner les références et laisse naître son propre style, notamment par la caméra portée qui suit inlassablement son héroïne dans les couloirs étroits de l'opéra. Aux visions terrifiantes du film, Aronofsky y appose un style brut et naturaliste qui donne une grande crédibilité à son univers tout en le maintenant dans son contexte, c'est-à-dire dans l'esprit de Nina. Le côté étouffant du film vient du fait qu'on ne voit l'action qu'à travers les yeux de la protagoniste, qu'on ne partage que sa perception dérangée des choses. Les rôles secondaires notamment, tous excellemment interprétés, n'existent jamais qu'à travers le regard de Nina qui en fait des êtres ambigus. Le metteur en scène prévient Nina qu'elle réussira son interprétation non pas par sa technique indiscutable mais par son acceptation à lâcher prise, à devenir sa propre Némésis. Le spectateur devine aisément l'hésitation de Nina, sa peur à se laisser aller, la dualité qui va envahir peu à peu son existence.
Aronofsky fait aussi le choix judicieux de ne pas filmer les ballets en plans larges spectaculaires ; il ne se contente pas de la danse uniquement car comme on le sait, seule la technique de Nina ne la sauvera pas. Il décide au contraire de tourner autour de son actrice en gros plan pour capter ainsi sa concentration, ses efforts. Ce choix d'Aronofsky rappelle immédiatement The Wrestler et ce n'est pas un hasard, car Black Swan forme avec ce précédent opus un véritable diptyque. On ressent parfaitement chez les personnages cette même passion dévorante et autodestructrice pour leurs arts. Dans les deux cas, nous sommes face à un protagoniste qui se donne en spectacle au détriment de son corps. Il y a un besoin vital de donner ce spectacle mais plus les deux personnages s'accomplissent, plus leurs corps se détériorent et ils n'obtiennent leur salut que par la mort. Ce qui pourrait être une métaphore du travail d'acteur qui lui aussi doit se glisser dans la peau d'un autre au prix d'un certain oubli de soi. Particulièrement chez Aronofsky qui est d'une grande exigence envers ses acteurs qui le lui rendent bien car Mickey Rourke et Natalie Portman s'y sont tous les deux montrés exceptionnels malgré la part d'intimité que demandaient leurs rôles respectifs. On pourra peut-être critiquer quelques stéréotypes du portrait féminin (du genre une femme n'est jamais aussi sensuelle que quand elle assume ses pulsions érotiques), mais comment peut-on faire la fine bouche face à la transformation à la beauté effrayante de Nina en cygne noir face à un public médusé ? Rarement un film d'horreur, même assez prestigieux pour être nommé aux Oscars, nous aura donné une si magique image d'un personnage allant au bout de soi-même.
Ecrit par BMWC le 17/09/2011 - 01h52 - Catégorie : Cinéma tchi-tcha
